jeudi 8 janvier 2009

Apprendre, inévitablement


Par Jean-Pierre Lepri

« Ce que l’on a appris, nous est souvent venu comme par hasard.
Et ce que l’on a voulu consciemment apprendre
n’a que peu de rapport avec un programme d’enseignement [1] »


Lorsque les instructeurs bienveillants demandent à l’enfant Ernesto – enfant « difficile » qui ne veut pas aller à l’école – comment il saura alors lire, écrire et compter, Ernesto répond : i-né-vi-ta-ble-ment[2]
Apprendre c’est, à chaque instant, devant une situation inédite – et chaque seconde est bien unique –, avec la mémoire de son expérience antérieure, s’ajuster au mieux à cet instant, pour sa survie d’abord, pour son plaisir/confort ensuite. J’apprends donc à chaque seconde – tout comme je respire – ce qui est nécessaire à ma survie dans cette situation précise : parler la langue de ceux qui m’entourent, compter, lire ou écrire[3], saluer et utiliser les codes corporels, vestimentaires, kinesthésiques et autres, connaître d’autres régions du monde et d’autres temps…
Et pour cela, je n’ai nul besoin d’explications[4]. Il me faut surtout la nécessité et le besoin intimes de tel savoir, savoir-faire ou savoir-être… et non ce savoir, ce savoir faire ou ce savoir-être (en lui-même).
De là, l’inanité et la vanité de toute instruction ou éducation qui méconnaît le besoin personnel, intime, présent et actuel, de l’apprenant. De là aussi, le succès relatif des « pédagogies » qui cherchent à prendre en compte – partiellement au moins – ce besoin.
Il n’y a donc rien à enseigner. Au mieux peut-on ‘accompagner’ dans ses apprentissages celui/celle qui apprend – et non qui « veut » apprendre, ce n’est pas une question de volonté, ou, encore moins, qui « doit » apprendre, ce n’est pas davantage une question d’impératif.
Puisqu’apprendre est naturel – comme respirer ou digérer le sont –, le meilleur accompagnement de celui qui apprend est un accompagnement ‘naturel’ – et non une méthode ou une pédagogie naturelle.
Freinet y a insisté, s’inspirant précisément beaucoup de l’observation de la nature. Assez étrangement et paradoxalement, Fukuoka[5] également, pour l’agriculture – laquelle, même « bio » est de plus en plus éloignée de la nature.
Apprendre naturellement, c’est apprendre comme nous le faisons à chaque instant. Aider à apprendre naturellement, c’est aider naturellement (comme le ferait la nature) à apprendre.
Aider à apprendre naturellement
c’est aider naturellement à apprendre.

Lettre de l’EA janvier 2009

[1] Ivan Illich, « Une Société sans école », in Œuvres complètes. Volume 1, Fayard, p. 224.
« Apprendre, est-ce emmagasiner des croyances et des expériences nées et réalisées au-dehors de nous ? […] Tandis que lorsque nous apprenons à être uni à notre expérience, nous nous percevons non plus tel que nous croyons être, tel que nous souhaiterions être, mais tel que nous sommes réellement. Dès lors nous pouvons décider de notre vie : rester ce que nous sommes ou en changer ». Daniel-Philippe de Sudres, La Neuroconnectique, éd L’Originel, p. 139.
[2] Ah ! Ernesto, 1971, puis Pluie d’été, 1990, récits de Marguerite Duras : Ernesto, enfant d’une famille d’émigrés italiens, découvre L’Ecclésiaste sans jamais avoir appris à lire, et accède à la connaissance. Rapidement, il n’ira plus à l’école « parce qu’à l’école on m’apprend des choses que je ne sais pas ». Film de Marguerite Duras Les Enfants, 1984. Straub et Huillet ont réalisé un film de 7 min, En Rachachant, adapté de Ah ! Ernesto.
[3] Cf. notre « Méthodes de lecture : la où le b.a=ba blesse ». Résumé (3 p.) sur http://www.meirieu.com/FORUM/lepribaba.pdf
[4] Cf. notamment Joseph Jacotot, présenté par Jacques Rancière, in Le Maître Ignorant, 10/18, réédition 2008. Extraits en « Connexion », ci-dessous.
[5] Masanobu Fukuoka, agriculteur japonais, 1914-2008, auteur notamment de La Révolution d’un seul brin de paille, L’Agriculture naturelle et La Voie du retour à la nature. Son site : http://fukuokafarmingol.info/index.html

lundi 1 décembre 2008

De l'enfance à la délinquance

J’ai tout d’abord été éducatrice de jeunes enfants, puis maintenant je suis éducatrice à la Protection Judiciaire de la Jeunesse où j’ai pu connaître différents postes : en foyer, en milieu ouvert ou encore en quartier des mineurs en prison. Le travail en détention et le contexte général durant l’exercice de cette mission, ont constitué un élément déclencheur pour moi d’une réflexion en profondeur sur ma pratique professionnelle et plus largement sur l’éducation en général.

Je me souviens de mon choc quand j’ai vu sortir des cellules des jeunes de 13 et 14 ans, la situation avait quelque chose de surnaturel tant le décalage entre leur âge, leur développement encore d’enfant, était incohérent avec le couloir de la détention.
Je me rappelle les jeunes enfants en crèche avec leurs yeux qui pétillent, leur émerveillement devant chaque petite découverte de la journée, leur envie de faire : la vie qui déborde. Comment une dizaine d’année plus tard cette énergie de vie a-t-elle disparu pour faire place à la révolte, à la dépression, au désespoir ?
Avec ce constat humain douloureux je dois accompagner les adolescents dans leur réinsertion dans un contexte qui rend cette mission impossible pour des raisons que je tenterai de développer.
Les jeunes les plus démunis posent les vraies questions « je ne veux pas grandir, je ne veux pas devenir adulte... pour faire quoi ? » ou encore « Le travail y’en a pas, je ne veux pas faire une formation, je gagne de l’argent à ma manière et tant pis si je retourne en prison... »
Les adolescents difficiles, comme on les appelle, témoignent de leur mal-être. Dans cette période charnière entre l’enfance et l’âge adulte, où la sensibilité et l’ouverture de cœur sont encore présentes, où l’on découvre le monde et les questions existentielles ; les jeunes sont face à un gouffre que vient combler, tout naturellement, l’argent.
A partir du symptôme social que représentent les adolescents délinquants, incarcérés ou pas, je touche la nécessité de remettre en question les fondements de l’éducation actuelle et donc nos valeurs communes de vie.

Notre société fonctionne selon la logique individuelle et collective de l’avoir, du pouvoir et du paraître. Nous sommes tous soumis à la logique de l’intérêt et à la mentalité d’arriviste, impliquant un comportement égoïste, égocentrique et cela à tous les niveaux de la société.
A l’heure de la mondialisation, dès le plus jeune âge, l’enfant est éduqué, formaté en consommateur. La consommation est aussi psychologique, psychique, en n’éveillant ni à la créativité ni à la responsabilité individuelle tant au niveau intellectuel, affectif que matériel.
Ainsi, le système scolaire est devenu vecteur d’endoctrinement, excitant l’avoir, la compétition... On n’apprend pas aux enfants à développer leurs capacités propres, mais on les oriente en fonction des besoins économiques définis. Et tous ceux qui ne suivent pas passent dans la classe supérieure au bénéfice de l’âge, sont en échec, posent problèmes et sont exclus...
Les adolescent délinquants sont en quelque sortent victime d’un système qui les a conditionnés, marginalisés et exclus. Mais ils demeurent inconsciemment identifiés aux exigences de ce système.
Soit j’essaie de les faire, malgré tout, rentrer dans les règles du jeu initial : une stratégie de compétition et de profit qui leur laisse peu de chance car beaucoup sont trop « déstructurés » ou marginalisés vis-à-vis des codes en vigueur pour y parvenir ; soit ils font leur chemin sur les mêmes valeurs mais par l’économie parallèle, la délinquance.
Alors j’en arrive à la question fondamentale pour l’exercice de mon métier : c’est quoi éduquer ? Se questionner sur ce qu’est « l’éducation » c’est se questionner tout d’abord sur le sens de l’existence, qu’est-ce qu’on fait sur terre, au-delà de l’approche religieuse, dépassée pour certains, source de conflit pour d’autres. Il y a une réalité commune à tous qu’est la condition humaine : on naît puis on meurt et entre les deux, on fait quoi ? Qu’est-ce que le sens de l’existence humaine ? C’est là tout le fondement d’une société, d’une humanité. Sans savoir à quoi sert l’existence, peut-on savoir comment organiser et structurer une société ?
Soit on se situe dans une logique de profit et d’intérêt, donc d’avidité et de compétition, soit on se situe dans une logique désintéressée, de partage dans le respect de la vie en soi et autour de soi. Ainsi on poserait les bases d’une société complètement différente dans sa logique d’approche et donc dans son organisation sociale, lui donnant un sens autre que la recherche de pouvoir, d’argent et de profit.
Si dès la naissance, on a le souci de préserver chez l’enfant sa perception intuitive et de l’éduquer dans le respect et l’éveil à son identité profonde, c’est-à-dire son humanité, il apprendra à évoluer et à décider de ses actes au regard de sa propre autorité intérieure. On n’est plus alors dans un rapport de contrainte mais on accompagne l’individualité dans son aspiration légitime à la liberté et la responsabilité.
On demande aux jurés d’assises de décider en leur âme et conscience. Apprenons-nous aux enfants à décider de leurs choix en se référant à leur conscience ? Qu’est devenue la Sagesse, issue de l’expérience millénaire de l’humanité, référence présente dans toutes les cultures ? Elle demeure encore dans les contes, dans quelques films, mais elle a disparu du monde réel... de notre quotidien.
La Justice ne peut être réduite à une machine à condamner et faire exécuter les peines. Symbolisée par les plateaux de la balance en équilibre, elle ne peut jouer son rôle -de veiller et de permettre d’améliorer le contexte social dans son ensemble- que si la société reconnaît l’équilibre et l’épanouissement individuel comme fondement de l’équilibre et de la paix sociale.
Entre missions professionnelles, convictions personnelles et réalités de terrain, l’adéquation est complexe voire impossible. Pourtant, lorsque dans le quotidien de mon métier, je parviens vraiment à instaurer un contact avec un adolescent en difficulté ou délinquant, à l’extérieur ou en détention, lorsque l’on partage une parole authentique, que je vois un vrai sourire, je sais que tout est encore possible mais pour cela un changement collectif, radical, de mentalité s’impose.
Geneviève

Pour que vivent les écoles maternelles

Vous tous qui avez des enfants en bas-âge, des enfants qui sont ados, des enfants qui ont eux-mêmes des enfants maintenant, vous savez combien l'école maternelle est un lieu vital d'épanouissement et d'éducation pour les premières années de la vie.
Tous les pays étrangers, qui n'ont pour structures de petite enfance que des "Jardins d'enfants", des garderies municipales ou privées, nous envient notre école maternelle où la pédagogie est adaptée à l'enfant dès la petite section.
Or pour des raisons d'économies budgétaires, le gouvernement français menace de supprimer les petites et moyennes sections des écoles maternelles au profit de garderies municipales ou privées, où les enfants seraient sous la garde de personnels titulaires du CAP petite Enfance (2 ans après le BEPC) et non plus encadrés par des enseignants qualifiés (5 ans après le BAC).Ainsi on sacrifie les plus jeunes et ensuite on criera à l'échec scolaire et social !

Alors pour défendre l'école maternelle française publique, laïque et gratuite pour tous, signez la pétition mise en ligne par l'Association Générale des Enseignants des Ecoles Maternelles (AGEEM) :

http://marnesia.free.fr/phpPetitions/index.php?petition=2

Les trois axes de la marchandisation scolaire

par Nico Hirtt
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Depuis la fin des années 80, les systèmes éducatifs des pays industrialisés sont soumis à un feu roulant de critiques et de réformes : décentralisations, déréglementations, autonomie croissante des établissements scolaires, allègement et dérégulation des programmes, « approche par les compétences », diminution du nombre d’heures de cours pour les élèves, partenariats avec le monde de l’entreprise, introduction massive des TIC, stimulation de l’enseignement privé et payant. Il ne s’agit pas là de lubies personnelles de quelques ministres ou d’un fait de hasard. La similitude des politiques éducatives menées dans l’ensemble du monde capitaliste globalisé ne laisse planer aucun doute quant à l’existence de puissants déterminants communs, impulsant ces politiques. La thèse soutenue ici est que ces mutations sont le fait d’une mise en adéquation profonde de l’École avec les nouvelles exigences de l’économie capitaliste...

mardi 18 novembre 2008

Paroles d'enfants

Comment un enfant élevé dans le bruit, les sollicitations extérieures incessantes, le matraquage publicitaire et les injonctions éducatives diverses et variées pourrait-il devenir un être conscient, libre et responsable ?

Pour moi, la condition première à l’exercice de la citoyenneté est la prise de recul, la connexion en soi à ce qui est au-delà du temps, des modes, des cultures, à cette dimension atemporelle et universelle que l’on ignore aujourd’hui jusqu’au point de la nier et qui pourtant permet d’être authentique et solidaire. Et comment mieux accéder à cet espace de liberté intérieure, sans faire intervenir les concepts, les dogmes ou les croyances, autrement qu’à travers le silence ?

Il y a quelque chose de magique qui s’instaure lorsqu’une collectivité d’enfants (ou d’adultes) se tient, d’un commun accord, calme, immobile, les yeux fermés (ou ouverts) pendant quelques minutes ou même seulement quelques secondes. Tous face au mystère de la vie en soi, le mental baissant la garde de son orgueil dans le silence partagé. Quand on ré-ouvre les yeux ou que l’on se remet en action, un recul s’est opéré, on y voit plus clair, on relativise les situations vécues, on peut sentir ce que l’on a à faire ou pas. L’enfant exprime alors des paroles justes pleines de sens, de compréhension et de bienveillance. Il trouve son équilibre et contribue à mettre de l’harmonie dans l’espace social dans lequel il évolue.

Voici quelques phrases glanées auprès d’élèves de CP (6-7 ans) avec lesquels j’ai pratiqué un temps de silence en début de journée et à chaque fois que le besoin s’en faisait sentir pour calmer l’agitation ou aider un enfant au comportement difficile à se reprendre :

-J’avais froid et cela m’a réchauffé le cœur.
-Ça me fait toujours la même chose : j’y vois sombre et après j’y vois plus clair.
-Je suis comme dans mon lit.
-Mon cœur s’est ouvert.
-Ça m’a bien réveillé.
-Ça m’a beaucoup éveillé.
-J’ai senti mon cœur s’agrandir de plus en plus.
-J’ai senti mon cœur s’agrandir encore plus.
-Ça m’a donné envie d’être sage.
-Ça me fait quelque chose de doux.
-Ça m’a beaucoup relaxé.
-J’étais à l’aise.
- l’autre jour, mon papa (ou ma maman) était énervé(e), je lui ai fait faire le silence.
-Mon cœur m’a dit quelque chose d’important : si on est gentil avec les autres, il arrive des choses gentilles dans sa vie. Si on n’est pas gentil, il nous arrive des méchantes choses.
-Ça me donne des choses nouvelles comme : aimer tout le monde.
-Mon cœur m’a dit que j’allais respecter mon cœur et ça m’a reposé.
-Si on n’aime pas son cœur, on n’aime personne.
-Il faut faire l’harmonie, l’harmonie c’est quand on est tous ensemble et que l’on s’entend bien.
-Tellement ça m’a relaxé que j’avais les larmes aux yeux !
-Tellement que j’étais heureux, j’avais l’impression d’être allongé dans l’air !

Une étape est franchie quand les enfants intègrent la pratique du silence chez eux, dans leur quotidien, sans qu’il y ait besoin de le leur suggérer. Voici des témoignages d’enfants de CM2 (10-11 ans) :

-J’étais sur mon cheval, je n’arrivais pas à le guider, je me suis centrée et c’est allé mieux…
-Je n’arrivais pas à m’endormir, j’ai fait la relaxation.
-L’autre jour Sarah était à la maison, elle était toute excitée et l’on se disputait. Je lui ai apporté une chaise et je lui ai dit de faire l’exercice de la maîtresse… Sarah : Je l’ai fait et après on ne s’est plus disputé.
-Ma maman garde des petits enfants et elle n’aime pas quand ils sont excités avant de partir à l’école, je leur fais faire le silence avant de partir, je ne sais pas si je fais bien mais ça les calme.

Il est évident que ce genre de petit exercice que Maria Montessori appelait « la leçon de silence » n’est qu’un point de départ pour instaurer une autre humanité. Tout est à revoir de fond en comble, mais dans une journée d’école le silence constitue pour moi un axe autour duquel peuvent se greffer d’autres pratiques respectueuses de la liberté de conscience de l’enfant.

Diane

jeudi 13 novembre 2008

Lettre d'un instituteur à son inspecteur

Colomiers, le 6 novembre 2008

Monsieur l'Inspecteur,

Je vous écris cette lettre car aujourd'hui, en conscience, je ne puis plus me taire ! En conscience, je refuse d'obéir.

Depuis un an, au nom des indispensables réformes, un processus négatif de déconstruction de l'Education Nationale s'est engagé qui désespère de plus en plus d'enseignants. Dans la plus grande précipitation, sans aucune concertation digne de ce nom, au mépris de l'opinion des enseignants qui sont pourtant les « experts » du quotidien sur le terrain, les annonces médiatiques de « réformes » de l'école se succèdent, suscitant tantôt de l'inquiétude, tantôt de la colère, et surtout beaucoup de désenchantement et de découragement. La méthode est détestable. Elle témoigne de beaucoup de mépris et d'arrogance vis-à-vis de ceux qui sont les premiers concernés. La qualité d'une réforme se juge autant par son contenu que par la façon dont est elle est préparée, expliquée et mise en oeuvre. L'Education Nationale n'est pas l'armée ! Il n'y a pas d'un côté ceux qui décident et d'un autre côté ceux qui exécutent ! L'honneur de notre métier est aussi de faire œuvre de raison, de critique et de jugement.

Aujourd'hui, la coupe est pleine ! Le démantèlement pensé et organisé de l'Education Nationale n'est plus à démontrer tant les mesures décidées et imposées par ce gouvernement l'attestent au grand jour : des milliers de suppressions de postes qui aggravent une situation d'enseignement déjà difficile, la diminution du volume horaire hebdomadaire, la préférence accordée à la semaine de 4 jours, pourtant dénoncée par tous les chronobiologistes, l'alourdissement des programmes scolaires malgré une rhétorique qui prétend le contraire, la suppression des IUFM, la disparition annoncée des RASED alors qu'aucun bilan de leur action n'a été réalisé, la réaffectation dans les classes des enseignants travaillant pour les associations complémentaires de l'école, ce qui mettra à bas grand nombre de projets éducatifs dont l'utilité n'est plus à démontrer, la mise en place d'une agence chargée du remplacement avec l'utilisation de vacataires, la création des EPEP où les parents et les enseignants seront minoritaires dans le Conseil d'Administration, la dévalorisation du métier d'enseignant dans les écoles maternelles et les menaces qui pèsent sur celles-ci, la liste est longue des renoncements, des coupes franches et finalement des mauvais coups portés à notre système éducatif. Sans compter, ce qui m'est le plus insupportable, l'insistance à dénoncer le soit disant « pédagogisme », c'est-à-dire les mouvements pédagogiques qui, depuis des décennies, apportent des réponses innovantes, crédibles, raisonnables à l'échec scolaire.

Le démantèlement des fondements de l'Education Nationale est un processus que je ne peux accepter sans réagir. L'objet de ma lettre est de vous informer que je ne participerai pas à ce démantèlement. En conscience, je refuse de me prêter par ma collaboration active ou mon silence complice à la déconstruction d'un système, certes imparfait, mais qui a vocation à éduquer et instruire, à transmettre tout autant un « art de faire » qu'un « art de vivre », en donnant toutes ses chances à chaque élève, sans aucune distinction.

1. Les « nouveaux » programmes constituent une régression sans précédent. Ils tournent le dos à la pédagogie du projet qui permet aux élèves de s'impliquer dans les savoirs, de donner du sens à ce qu'ils font, de trouver des sources de motivation dans leur travail. Cette vision mécaniste et rétrograde des enseignements, qui privilégie l'apprentissage et la mémorisation, va certainement enfoncer les élèves en difficulté et accentuer l'échec scolaire. Ces programmes sont conçus pour pouvoir fournir des résultats « quantifiables, publiables et comparables » Or, « en éducation, tout n'est pas quantifiable, ni même évaluable en termes d'acquisitions immédiatement repérables ». (Philippe Meirieu). Nous sommes bien dans une logique d'entreprise et de libéralisation de l'école. Désormais, les enseignants seront évalués sur les progrès des acquis des élèves, c'est-à-dire sur la progression des résultats chiffrés. C'est notre liberté pédagogique qui est ainsi menacée. Dans la mesure où les programmes de 2002 n'ont fait l'objet d'aucune évaluation sérieuse et que d'autre part nous ne savons toujours pas qui a élaboré et rédigé les programmes 2008, d'ailleurs sans aucune concertation digne de ce nom, nous sommes en présence d'un déni de démocratie et de pédagogie. Pour toutes ces raisons, je considère que ces programmes sont totalement illégitimes. C'est pourquoi en conscience, j'ai décidé de ne pas les appliquer et de continuer à travailler dans l'esprit des programmes de 2002.


2. Tout particulièrement, je refuse de m'inscrire dans la logique d'une « Instruction morale et civique » aux relents passéistes. C'est une insulte faite aux enseignants et aux élèves de penser que l'inscription d'une règle de morale au tableau, apprise par cœur par les élèves, fera changer un tant soit peu leur comportement ! Aujourd'hui, plus que jamais nous avons besoin de mettre en place dans nos classes des dispositifs qui offrent aux élèves la possibilité de se connaître, de se rencontrer, d'échanger, de se respecter. Nous avons besoin d'une éducation au vivre ensemble, car si nous ne le faisons pas, qui le fera ? L'éducation citoyenne est l'un des piliers de l'école pour construire une société ouverte, démocratique et libérée de l'emprise de la violence. La priorité aujourd'hui est d'apprendre aux élèves à se respecter, à réguler positivement les inévitables conflits du quotidien par la parole, la coopération, la médiation. Aujourd'hui, comme hier, en conscience, j'ai fait le choix d'une éducation citoyenne qui permette aux élèves de découvrir leur potentiel créatif et émotionnel au service du mieux vivre ensemble.


3. La réduction du volume horaire de la semaine scolaire de 26h à 24h apporte des bouleversements tels dans l'organisation des écoles, qu'il faut aujourd'hui parler de désorganisation structurelle. Le dispositif d'aide personnalisée pour « les élèves en difficulté » n'est qu'un prétexte démagogique pour supprimer les RASED. Ce dispositif porte un coup fatal à la crédibilité du métier d'enseignant. En effet, de nombreuses expériences pédagogiques d'hier et d'aujourd'hui ont montré et montrent que la difficulté scolaire se traite avec efficacité avec l'ensemble du groupe-classe, dans des dynamiques de coopération, de tutorat, de travail différencié, d'ateliers de besoin, etc. Le dispositif actuel considère que la difficulté doit être traitée de façon « médicale », avec un remède individuel, en dehors de toute motivation et de tout projet de classe. C'est une grave erreur. Ce dispositif est une faute contre l'esprit et la pédagogie. Dès la rentrée, en conscience, je n'appliquerai pas ce dispositif d'aide personnalisée tel qu'il est actuellement organisé. Ces deux heures seront mises à profit pour mener à bien un projet théâtre avec tous les élèves de la classe, répartis en demi-groupe, le mardi et le vendredi de 15h30 à 16h30, ceci avec l'accord des parents.


4. Les stages de remise à niveau pendant les vacances scolaires à destination des élèves de CM1 et CM2 sont eux aussi des dispositifs scandaleux et démagogiques destinés à caresser l'opinion publique dans le sens du poil. Mis en place sous le motif populiste qu'il est anormal que seuls les riches peuvent se payer des heures de soutien scolaire (dixit notre ministre), ces stages dont certains ne seront pas animés par des enseignants, ne règleront en rien l'échec scolaire. Ils sont destinés à appâter les enseignants qui souhaitent effectuer des heures supplémentaires avec bonne conscience, alors que dans le même temps des milliers de postes sont supprimés, aggravant ainsi les conditions de travail dans les écoles. Parce que je respecte profondément les élèves qui ont des difficultés et leurs parents et que je suis persuadé que ce dispositif est néfaste, je continuerai à refuser de transmettre des listes d'élèves pour les stages de remise à niveau.

5. La loi sur le service minimum d'accueil dans les écoles les jours de grève n'est pas autre chose qu'une loi de remise en question des modalités d'application du droit de grève. Il est demandé aux enseignants de se déclarer gréviste 48h avant la grève afin que ce service minimum d'accueil puisse se mettre en place. Ce qui signifie clairement que les enseignants doivent collaborer à la remise en cause du droit de grève ! On ne saurait être plus cynique ! La commune de Colomiers ayant décidé de ne pas organiser ce service minimum d'accueil les jours de grève, il devient inutile de se déclarer 48h avant. En conscience, je ne me déclarerai pas gréviste à l'administration et j'informerai les parents trois jours avant de mon intention de faire grève.

Dans son dernier ouvrage, « Pédagogie : le devoir de résister », Philippe Meirieu écrit : « Nous avons le devoir de résister : résister, à notre échelle et partout où c'est possible, à tout ce qui humilie, assujettit et sépare. Pour transmettre ce qui grandit, libère et réunit. Notre liberté pédagogique, c'est celle de la pédagogie de la liberté. […] Nous n'avons rien à lâcher sur ces principes pédagogiques. Car ils ne relèvent pas de choix passagers de majorités politiques, mais bien de ce qui fonde, en deçà de toutes les circulaires et de toutes les réformes, le métier de professeur dans une société démocratique.

Et devant les errances de la modernité, le professeur n'a rien à rabattre de ses ambitions, bien au contraire… Face à la dictature de l'immédiateté, il doit travailler sur la temporalité. Quand, partout, on exalte la pulsion, il doit permettre l'émergence du désir. Contre les rapports de force institués, il doit promouvoir la recherche de la vérité et du bien commun. Pour contrecarrer la marchandisation de notre monde, il doit défendre le partage de la culture. Afin d'éviter la sélection par l'échec, il doit incarner l'exigence pour tous.

Personne ne prétend que la tâche est facile. Elle requiert détermination et inventivité. Echanges, solidarité et travail en équipe. Elle exige du courage. Et la force de nager à contre-courant. Il ne faut pas avoir peur de la marginalité. Car, plus que jamais et selon la belle formule de Jean-Luc Godard, « c'est la marge qui tient la page. »

Si aujourd'hui je décide d'entrer en résistance et même en désobéissance, c'est par nécessité. Pour faire ce métier, il est important de le faire avec conviction et motivation. C'est parce que je ne pourrais plus concilier liberté pédagogique, plaisir d'enseigner et esprit de responsabilité qu'il est de mon devoir de refuser d'appliquer ces mesures que je dénonce. Je fais ce choix en pleine connaissance des risques que je prends, mais surtout dans l'espérance que cette résistance portera ces fruits. J'espère que, collectivement, nous empêcherons la mise en œuvre de ces prétendues réformes. Cette action est une action constructive car dans le même temps il s'agit aussi de mettre en place des alternatives pédagogiques concrètes, raisonnables et efficaces.

Monsieur l'Inspecteur, vous l'avez compris, cette lettre n'est pas dirigée contre vous, ni votre fonction, mais je me dois de vous l'adresser et de la faire connaître. Le propre de l'esprit responsable est d'agir à visage découvert, sans faux-fuyant, en assumant les risques inhérents à cette action. C'est ce que je fais aujourd'hui.

Je vous prie de recevoir, Monsieur l'Inspecteur, l'assurance de mes sentiments déterminés et respectueux.


Alain REFALO
Professeur des écoles
Ecole Jules Ferry, Colomiers (31)

Laissez-moi devenir ce que je choisis d'être

Extrait de "Mon utopie" par Albert Jacquard

L’actualité apporte plutôt des exemples d’enfermement dans la logique sécuritaire. Le plus inquiétant est donné par les recherches en vue de dépister le plus tôt possible les enfants « à risque », c’est-à-dire susceptibles de devenir des délinquants. Dès l’école maternelle, quelques experts seront chargés de cette détection qui permettra de surveiller avec une particulière attention les individus potentiellement dangereux, ou même de les soumettre préventivement à des traitements médicaux. Ainsi l’ordre sera préservé.
C’est exactement la société que prévoyait Aldous Huxley dans son roman Le Meilleur des mondes, une humanité où chacun serait défini, catalogué, mis aux normes. Le concept même de personne autonome, capable d’exercer sa liberté, disparaîtrait. Un des aspects les plus insupportables de ce projet, tel qu’il a été présenté par la presse, est l’établissement d’un document qui suivra le jeune au long de sa scolarité : inscrit dans un registre ou sur un disque d’ordinateur, ce document, avatar du casier judiciaire, permettra, au moindre incident, d’exhumer son passé. S’il est pris à dix-sept ans à faire l’école buissonnière ou à taguer un mur du lycée, ce comportement pourra être rapproché de son instabilité caractérielle déjà notée au cours préparatoire. Cet enfermement dans un destin imposé par le regard des autres est intolérable, il est une atteinte à ce qu’il y a de plus précieux dans l’aventure humaine : la possibilité de devenir autre.
Notre parcours n’est pas déjà écrit, demain n’existe pas. A chacun de le faire advenir. Laissons la prédestination à quelques théologiens, soyons conscients et aidons les autres à devenir conscients qu’en face de nous la page est blanche.
J’ai raconté au début de ce livre comment, passant durant l’Occupation sans livret scolaire d’un lycée à un autre, j’ai saisi au bond l’occasion de changer la définition que les autres donnaient de moi. J’en ai gardé la conviction que la liberté de chacun ne peut s’épanouir que si la société ne possède pas trop d’informations sur lui. « Je suis celui que l’on me croit », dit un personnage de Pirandello. Mieux encore serait : « Laissez-moi devenir ce que je choisis d’être. »

Non à l'éducation biométrique

Des citoyens, parents d’élèves et organisations français dénoncent la mise en place de bornes biométriques dans certains établissements scolaires de l’Hérault où des machines destinées à reconnaître le contour de la main conditionnent l’accès des enfants aux cantines scolaires.

Nous, citoyens, parents d’élèves, organisations signataires de ce texte, dénonçons la mise en place de bornes biométriques dans certains établissements scolaires de l’Hérault où des machines destinées à reconnaître le contour de la main conditionnent l’accès des enfants aux cantines scolaires.
En dépossédant les enfants de l’usage de leur nom patronymique, cette technique réduit dangereusement l’identité de chacun à un simple code basé sur l’enregistrement d’une particularité physique. Par ailleurs, nous nous interrogeons sur l’utilité de ces bornes pour le bien-être des élèves et sur leur place dans le projet pédagogique. L’argument de la sécurité, de l’efficacité, mis en avant par les établissements, ne nous semble pas évident, bien au contraire.
Nos craintes sont décuplées par les liens éventuels de ces fichiers biométriques avec les autres fichiers utilisés dans l’Éducation nationale (Base-élèves pour le primaire, Sconet pour le secondaire), de même qu’avec les autres outils dits de surveillance, telles les caméras de vidéo. Les entreprises commercialisant les logiciels biométriques argumentent d’ailleurs sur la possibilité de croiser les fichiers de présence, de notes et de comportement avec celui de la cantine. Dans le cadre de la loi de prévention de la délinquance, ces données détenues par l’éducation nationale peuvent être partagées, entre autres, avec les services de police, les collectivités territoriales (mairies, conseil généraux), les organismes publics ou para-publics (CAF, bailleurs sociaux).
De plus, l’annonce récente du fichage des enfants de plus de 13 ans via le fichier Edvige 2ème version montre bien qu’une politique globale de fichage de la population est en cours, dans la continuité du fichier de police STIC dans lequel 25 millions de français sont enregistrés.
Pour nous l’éducation doit permettre l’épanouissement des enfants, dans le respect de leur intégrité physique et morale. L’école a pour mission d’éduquer à l’exercice de la liberté et non pas d’habituer les enfants à un contrôle social permanent. Les rapports humains, qui sont le propre d’une vie en société n’ont pas à être subordonnés au rapport à la machine.
Nous nous sommes donc réunis en collectif pour dénoncer et combattre l’installation de bornes biométriques dans les communautés éducatives.

Nous appelons les familles partout où les bornes biométriques ont été installées à refuser que leurs enfants utilisent ce genre de dispositif et qu’un système de remplacement soit mis en place, comme le prévoit la déclaration unique de la CNIL n° AU-009 d’avril 2006.

Vous invitons toutes les personnes préoccupées par ces questions-là à prendre contact avec le collectif qui apporte son soutien aux diverses initiatives de refus déjà en cours.

Le 3 octobre 2008, [Collectif « Non à l’éducation biométrique »], Citoyens, parents, organisations membres du collectif : Attac Cœur d’Hérault, CGA (Coordination des Groupes Anarchistes), CGT-SGPEN, CNT Éducation Santé-social 34, CUAL Montpellier, FCPE 34, FSU, Groupe Décroissance de Montpellier, LCR, LDH (Ligue des Droits de l’Homme et du citoyen), le MAI, SAF (Syndicat des Avocats de France), SM (Syndicat de la Magistrature), SUD-Education 34, UD CGT 34.

Contact : nonaleducationbiometrique@gmail.com